N’achetez pas les éloges

Bruxelles, 27 décembre 2013

Un jour du mois passé, c’est la fin de soirée au Viage. J’ai 800 euros au tapis et je suis gagnant. Puis je trouve au bouton à cette 2/2 assez passive, ou le bon joueur se trouve à ma droite.

Il n’est pas agressif, et il serait plutôt tight. Il est asiatique et c’est la première fois que je le vois. Il n’a pas dit un mot depuis plusieurs heures où l’on joue ensemble, et semble ne pas être de la région puisque je ne l’avais jamais vu. Je l’ai vu abattre des mains parfois gagnantes, parfois perdantes, mais avec pour chacune d’entre elles, un point commun: une ligne de jeu rondement menée. Le joueur a un très bon niveau de réflexion, c’est incontestable. Aussi, il ne bronche pas lorsqu’il subit un bad beat et ne laisse transparaître aucune émotion lorsqu’il gagne un gros pot.

Nous sommes à 5, car la table s’est lentement disloquée au fil des déstackages. Un joueur limp à 2, un autre le suit et le troisième, notre bon joueur ajoute également 2 euros. Avec mes As, je relance à 14 du bouton. Un seul décline l’invitation et les deux autres, dont le cutoff, le bon joueur, payent. Flop: . J’ai full des As au flop. La table est assez dissipée car on rigole avec le croupier depuis 10 minutes. Dans ces cas-là, le silence ne doit pas s’installer. On aime bien se concentrer sur son jeu mais il faut absolument ne pas se taire trop subitement. Les trois joueurs checkent et je décide de check behind.

Le slowplay est vraiment indiqué ici, même si le fait de miser masque bien le jeu. Il ne reste qu’un As dans le paquet, et vu les limps, il est peu probablement dans la main des autres. Je représente cet As et mon Cbet serait trop crédible. Il aurait trop de fold equity. Ça n’a rien à voir avec les petits sets touchés sur baby flop et où le cbet a moins de cohérence. Aussi, on peut penser que je perds de la value sur un 7 dans la main de l’un des adversaires en checkant le flop. Mais hors de position, un 7 chez l’un des deux convives lui fera souvent check-raiser le turn. Je pourrai alors choisir de reraise ou de call pour raiser fort la rivière suite à son deuxième barell, et ce en fonction du tapis du joueur qui aura manifesté de la force. Cela me fera récupérer la perte de valeur du check du flop, car elle sera souvent compensée par l’effet du slowplay qui aura affaibli ma main à leurs yeux. Je check.

Le turn est un . Les deux joueurs checkent et je mise 24. Le premier passe et le joueur du cutoff me paye. À ce moment précis, je me demande bien ce que sa range contient. Un petit As suited, un 7, 66, ou alors 77? Ce sont toutes des mains qui auraient pu joué selon cette ligne en fonction du profil tight et prudent du joueur. Elles ne sont pas les seules qui composent sa range mais j’y pense fortement.

River: . Il attends 30 secondes. Dans un coup comme celui-ci, l’attente qui précède un bet sur une rivière presque insignifiante est souvent synonyme de mise avec un jeu qui était fort avant. Il commence à toucher ses jetons de 100. Et déjà, je comprends qu’il slowplay un monstre depuis une ou deux streets. Mieux vaut une que deux, voyons son sizing. Et ce que je craignais arrive… Il donk bet 212 euros. J’avais un pressentiment, je ne suis pas étonné. Je m’attendais à cet overbet, c’est dingue. Le pot actuel est de 2+2+14*3+24*2= 94 euros et il me fait 212.

Le croupier et les 3 autres joueurs sont en train de rire d’autre chose et sont loin de se douter que je suis en train de réfléchir à passer un full des As avec deux As en main. Je ne mets plus beaucoup de mains dans la range de notre adversaire. Je sais qu’il sait que je n’aurais pas joué les As d’une autre façon. C’est assez classique je dois dire même s’il n’y avait pas beaucoup d’autres lignes à jouer. Ce joueur est très bon et je sais qu’il a vu que je ne dilapidais pas mon argent. Si le gars espère me faire payer plus de 200% du pot à la rivière, c’est qu’il a d’une part perçu que j’avais un gros jeu dans ma range probable, et que d’autre part, il espère autre chose qu’un simple call de ma part. Il a 1200 euros devant lui. Il se dit qu’en faisant une grosse mise avec carré, je paye avec 66 et relance avec AA. Il value contre mes six et induit un value à tapis que je suis censé faire avec mes As. Ça il gagne déjà. S’il choisit la ligne de check raise la rivière avec carré, il diminue drastiquement ses chances que je perde mon tapis avec 66 et prend même le risque que je just call avec AA, sentant à plein nez le carré slowplayé depuis le flop. En effet, tout est question de nombre de levels à jouer. S’il check, je mise environ 50/60 pour value. S’il me raise, ce sera dans les alentours de 160. Il aura alors bien moins de chance que je 3-bet la rivière, car il aura représenté tellement de force que 77 sera encore plus probable dans sa range à mes yeux. Je comprends donc que s’il veut maximiser ses chances de prendre beaucoup contre un full chez moi, il doit provoquer un 2-bet de ma part, et quoi de mieux qu’un 2-bet qui me commit. Voilà pourquoi il overbet.

Pour un bon joueur, sa mise avec carré est donc parfaite car c’est là qu’il prend le plus de value possible à long terme, vu la minimisation du nombre de levels occasionnés qui ont tendance à augmenter la fold equity. Depuis le turn, j’avais compris qu’il avait une bonne idée de mon jeu. Je sais que j’étais malgré moi devenu trop silencieux par rapport à l’amusement général auquel j’avais pris part 5 minutes plus tôt.

À ce stade, je pense fort au fold. Je suis à 50% pour. Certains diront: tu ne peux pas fold un full des As. Et je répondrai que selon moi, on peut très bien le faire si tout nous indique qu’on est battu. Si je me sens derrière 60% du temps, je dois passer, même si j’ai une quinte flush. Les forces relatives des jeux importent et non les forces absolues. Il n’a jamais 66, car il sait qu’il n’est payé que par mieux.

A7? Oui c’est l’unique main qui semble justifier le call ici. Mais pour ce joueur tight, elle devrait être suited obligatoirement vu ses calls préflop, et encore, ce serait assez loose. Il ne reste qu’ puisque toutes les autres combinaisons d’A7s sont bloquées par les cartes sur table et dans ma main. Il n’en existe donc qu’une seule, au même titre que . Mais le problème d’A7 est qu’il ne la joue pas comme ça. Son overbet n’a alors plus de sens, pour les raisons précitées. Il ne veut plus être relancé à tapis par AA et peut se contenter de check-raise pour value contre un gros As chez moi ou 66.

Je me vois sous les 40% de gagner le coup, mais une autre chose me turlupine. Si je fold, il va muck et je devrai dormir avec ce fold sans jamais connaître son jeu. Aussi, s’il muck, je ne pourrai pas montrer mon hero fold à la table qui me prendrait pour un fou d’avoir passé ça (ah, cet égo du poker). Finalement je préfère payer perdant et récolter les éloges d’un just call :). Je paye et je lui demande :”pocket seven?”. Et il me retourne . Peu étonné mais déçu par mon don, je montre les As sous les éloges de la table, youppppiiiiie…

Conclusion: dois-je être fier d’un “just call”, ou honteux d’un “non fold” peu pro et en bonne partie motivé par l’envie de montrer que j’avais eu un bon read. J’opterais pour la seconde solution…

This entry was posted in b. Cash games live, Tous les posts. Bookmark the permalink.

2 Responses to N’achetez pas les éloges

  1. mad_thorgal says:

    Nice read!
    Aux tables auxquelles je joue c’est quasiment impossible de fold un full aux as par les 7 tellement les autres joueurs peuven faire l’overbet avec n’importe quoi (je l’ai même vu avec air parfois).
    En live à bon niveau c’est sans doute différent, mais bravo pour avoir ne serait-ce que pensé fold ta main, je ne sais pas si j’en serais capable, même en me doutant du carré!

  2. aldanjah says:

    le plus dur au poker, c’est de savoir coucher ses très grosses mains 🙂
    moi aussi AA j’aurai eu beaucoup de mal à fold sur un board pareil

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *