Un side event un peu cher à Prague

Prague, 7 décembre 2011

Près de 3 semaines d’absence et je vous demande pardon. J’ai eu du poker intensif, autant en live qu’online. En ce début d’année, ça se calme très fort et vous comprendrez pourquoi au fil des posts qui suivent. Je décide maintenant de consacrer du temps à mon blog, et ne jouerai pas trop online pour l’instant, car la rédaction de posts et le poker ne font pas bon ménage dans le temps.
A propos, bonne année 2012 à tous, qu’elle vous soit merveilleuse!

Ce post-ci, je vais le consacrer au buy-in le plus cher des side events que j’ai joué à Prague, le 2000 € +150€. Il s’agit du 3e plus gros buy-in qu’il m’ait été donné de jouer, après le Main Event de l’EPT Deauville en janvier 2011 (5300€), et le side event à 3000 € du PPT Cannes en septembre 2011. Lorsqu’on joue une bankroll de 20k, il est un peu inconscient d’investir presque 11% de celle-ci dans un seul tournoi. Mais avec mes stakeurs, nous avions décidé que j’allais le faire. C’était une entrave à la règle de bankroll management, un coup de folie, mais cette exception était surtout justifiée par le fait qu’il fallait rentabiliser les frais de voyage en jouant assez de tournois, pour que leur pourcentage soit réduit à une somme inférieure au retour sur investissement espéré à long terme sur le circuit. Ainsi, une estimation me laisse penser que 20% des buy-ins en frais de voyage, ne semble pas être un pourcentage insurmontable à récupérer sur le long terme, mais que 50% l’est bien. Il ne faut pas se leurrer, les gens qui jouent le circuit espèrent tous faire de gros résultats. Certains sont sous le niveau moyen, d’autres sont au-dessus. Mais combien réfléchissent en terme de retour sur investissement à long terme, et combien n’y pensent pas trop, convoitant uniquement la grosse performance, le jackpot. Pour ma part, je pense qu’il faut rendre chaque pari EV+ tout au long de sa vie. Estimer ce que son edge, dans n’importe quel type de jeu, pourrait rapporter en moyenne sur une vie infinie est une chose que je trouve rentable. Lorsqu’on est capable d’estimer la proportion de joueurs moins bons, et la proportion de joueurs meilleurs, on peut évaluer son ROI virtuel. Lorsque je dis virtuel, c’est parce que pour jouer du volume en live, il faut en jouer des tournois. Déjà qu’un bad run online de 300 tournois n’est pas une chose exceptionnelle, imaginez ce que représentent 300 tournois en live, en terme de temps.

Dans ce tournoi qui commmence le 7 décembre 2011 à 16h, le tapis de départ est de 12.000 jetons et nous commençons au level 25-50. Un Belge que je connais du Casino de Namur et que j’ai également croisé à Cannes est à ma table. Je parle des blinds et du stack de départ pour donner une idée de la profondeur, mais je ne vais pas relater beaucoup de coups dans ce tournoi. J’ai un nombre de choses à raconter en ce qui concerne mon poker de cette fin d’année 2011 et je vais vraiment m’arrêter aux coups essentiels, et à mes émotions, à l’ambiance, aux rencontres.

Ma table comprend des joueurs très jeunes, autour de la vingtaine. Souvent, ce sont des joueurs online. Ils ont une attitude très calme, pas scary money pour un sou. Après deux ou trois heures de jeu, certains vont sauter sans faire une grimace. C’est étonnant car lorsqu’ils attendent leurs cartes, lisant leurs revues, ou s’amusant avec leurs ipads, ils ont l’air d’être dans une sorte de corvée routinière. On n’a pas l’impression qu’ils prennent du plaisir à jouer ici. C’est un peu comme s’ils faisaient du volume à ces buy-ins, et que ce tournoi n’était qu’un tournoi de plus pour eux, encore un tournoi où ils allaient devoir rester sur une chaise des heures durant, pour obtenir au final, non pas un prix, non pas un bust, mais simplement un gain horaire conséquent fonction de leur retour sur investissement à long terme. Ils ont l’air aussi cool que lorsque je joue mes 55$ sur ps, près à en ouvrir d’autres si je bust. A un moment, un coup part à tapis préflop entre deux jeunes. L’un a les As, l’autre les valets. Après que le flop ait été abattu, le jeune aux valets se lève, très relax, s’apprête à partir mais jette un oeil sur les deux dernières streets. Le valet tombe à la rivière. Le garçon debout n’esquisse pas une grimace de joie et se rassied calmement. Il range ses jetons et se remet à jouer avec son ipad… J’aime cette attitude. D’une part, elle dénote une grosse expérience du MTT en général, d’autre part, elle est une forme de respect pour l’adversaire. Cela doit faire deux ou trois ans que je l’ai aussi. Mes joies et mes déceptions sont intérieures. Extérioriser une émotion à ce stade du tournoi, où le gain espéré en ayant chaté ce valet, n’est pas tellement plus gros à long terme que celui espéré si l’on saute maintenant puisqu’on est très loin des places payées, est une dépense d’énergie inutile, qui démontre un manque de contrôle de son propre poker. L’idéal est d’être content de ce que l’on a fait sans même tenir compte de ce qui est hors de notre contrôle.

A cette première table, je passe par ces tailles de tapis: 12, 13.8, 12.1, 13.4, 15.2. Je grind un peu et me maintiens au-dessus de la moyenne. Je suis changé de table.

Ma nouvelle table est intéressante, des personnes plus âgées. Je vois des sharks, un gars très scary money, et deux trois mauvais joueurs. L’un d’entre eux est très lisible et hurle lorsqu’il gagne un coup. Pour revenir à cet aspect émotif, il a une autre utilité… pour moi. Il est un paramètre de plus pour déterminer le niveau d’un joueur. Lorsqu’il reste 3/4 du field et qu’un gars hurle de joie parce qu’il gagne un coup qui fait monter son tapis de 20%, on comprend rapidement qu’il ne connait pas très bien le jeu, et qu’il surestime énormément le gain d’EV moyenne que lui rapporte cette augmentation de jetons.

Les blinds sont 100-200 et j’ai 15k au départ du coup. Ce même mauvais joueur du chapitre précédent ouvre à 600 UTG+1. En milieu de parole un autre joueur call. Je suis au bouton et call avec . Le flop est . L’ouvreur préflop, très lisible, ouvre à nouveau et fait 600. C’est payé par le joueur en middle, qui est, d’après ce que j’ai observé un bon joueur. Un cbet si faible, identique à la relance préflop est synonyme de flop raté pour le mauvais joueur à mon sens. A moins d’un brelan de 3 slowplayé chez le shark, je ne vois pas bien comment ma main pourrait être battue ici. Le shark est peut-être en train de tirer une suite, éventuellement floater avec rien, quoi que, il sait que je dois encore parler, ce qui diminue la probabilité de cette seconde éventualité. Je relance à 2200 et suis payé deux fois. Je suis étonné. Que le second paye, je peux le concevoir avec son éventuel tirage. Mais que l’ouvreur paye, je trouve ça étonnant. Je n’arrive pas bien à le mettre sur un jeu. J’ai le sentiment que ma deuxième pair est toujours devant vu ce petit Cbet venant de la part d’un joueur comme lui et la non relance du shark. Ce petit cbet veut vraiment dire: j’ai raté mon flop. Pour ce joueur-là, ce n’est jamais un monstre touché au flop et masqué. Bien sûr, le shark pourrait avoir un brelan de 3 slowplayé, mais dans ce cas, je le vois éventuellement donker un rag au turn pour induire en erreur sur sa main, car il doit se douter que je peux check behind pour contrôler le pot, ayant éventuellement relancé au flop pour voir une carte gratuite avec mon tirage ouvert ou ventral. Je suis donc prêt à faire un gros barell sur un petit turn peu dangereux face à deux checks. Turn: . Il est mauvais ce turn. Il aide tellement la range des adversaires que suite aux deux checks, je check behind.

River: . Come on la carte! Elle me donne la quinte au roi. Le premier check, le second check, et je me dis que je dois faire un value bet rapide d’une part pour faire penser au bluff si tentant à ma position, et pas trop gros, pour faire payer une suite inférieure ou une double pair éventuellement rencontrée sur cette rivière. Je mise 3000. Le premier joueur fait instantanément tapis pour 8300. Le second passe. J’ai maintenant un peu plus de 9k devant moi. On me demande près de 60% de mes jetons restants. Une seule main me bat: AK. J’observe alors ce joueur. C’est marrant, mais j’avais rarement vu un joueur dont le jeu apparaissait autant sur l’expression du visage. L’homme est comment dire, guilleret. j’ai presque envie de lui mettre une petite claque 🙂 tellement je trouve ça insultant de croire un instant que je vais lui offrir mes jetons, tant il est lisible. Le roi, il a minimum, donc je joue dans le meilleur des cas, pour la moitié du pot central, soit environ 4000 en tout. Mais ce n’est pas le roi, c’est AK qu’il a. Je me remémore la séquence des actions. Je me souviens qu’il a payé mes 2200 au flop… avec AK? Pourquoi? C’est incohérent. Mais quelle importance l’incohérence ici. Nous sommes face à quelqu’un qui a montré plus tôt, des coups où il n’était pas très à l’aise quand il n’était pas très fort. Il doit se dire que je ne peux rien payer ici si je n’ai pas le roi au minimum. Bien sûr, avec juste un roi, il peut me relancer aussi. Mais là, il le fait si vite, si heureux de son jeu max, et avec tant de jouissance visible que c’est AK, ce n’est pas juste le roi. On dirait qu’il est sur le point d’avoir un orgasme, et je n’exagère pas. C’est la dernière main avant la pause. Je jette mon roi devant lui, face visible. Eh oui, voilà une attitude qu’il faudra encore corriger dans mon poker. J’aime montrer le beau fold, c’est de l’orgueil mal placé. C’est le même que celui qui vous incite à montrer votre hauteur, lorsque vous avez fait un hero call magistral, que l’adversaire a muck et que vous n’êtes pas obligé de montrer vos cartes. Vous verrez pourquoi je parle de ceci deux posts plus loin, j’ai une anectode… Le monsieur me montre le et 3/4 de la table est déjà partie en pause. Je lui dis être certain que la deuxième est un As. Gentillement, il me retourne l’ en me disant : “nice fold”.

La fin de mon tournoi est proche, la fin du post aussi. Je suis complètement card dead pendant les deux heures qui suivent. Je tente l’une ou l’autre ouverture préflop avec main marginale, une passe, une autre échoue. J’attends et je suis bientôt en zone rouge, le push/fold. Les blinds sont à 200-400, average 22k, j’ai 4.8k lorsque je suis BB avec . Un fréquent limpeur UTG limp à 400. 5 limpeurs le suivent avant que ce soit à mon tour de parler. Il y a des ante de 50. Le spot est idéal pour arracher le pot. Le limpeur UTG avait limpé plusieurs fois à cette position, je pense qu’il n’a pas un monstre. Je peux être payé en cas de push, certes, mais même si c’est le cas et que l’un des convives décide de faire le call, regardons mon équité. Je suis rarement sous les 30% contre une main avec mon jeu. Seule la range JJ+ me met sous les 30%. J’estime être entre 32% et 38% contre la range d’un calleur ici puisque tout le monde a limpé et que les premiums sont hautement improbables. Par contre, j’estime avoir une très bonne fold equity. Ils sont 6 limpeurs à 400. Il y a la SB de 200, ma BB de 400 et les antes, 500. Le pot contient 3500. Si je sais que je suis payé ici par quelqu’un qui rajoutera donc les 4400, je jouerai avec 4400, pour un pot de 3500+4400+4400=12300. 4400 représente environ 35% de ces 12300. Cela veut dire que même si je sais que je suis payé par un joueur, mon push est presque correct. Alors si j’ajoute à cela l’énorme fold equity que j’estime à 40% de chasser tout le monde, je suis en parfait accord avec ce move. Je push. Le limpeur UTG réfléchit et me call avec . Tout le monde passe. Je perds le 37/63 et suis dehors.

En conclusion de ce tournoi, je trouve que j’ai été fortement card dead. D’autre part, en ce qui concerne mon jeu, je n’ai qu’un seul regret pour ce tournoi. Ce coup que je pense avoir vraiment très mal joué, c’est le coup du bankroll management, car ce tournoi était trop cher…

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20 Responses to Un side event un peu cher à Prague

  1. Hashh says:

    Bonne annee je te souhaite beaucoup de reussite pr 2012! Ca fait plaisir de te revoir dans le coin meme si j’ai vu sur tweeter que tu as été assez occupé ! J’attend impatiemment tes nouveaux posts GL

    • admin says:

      Comme tu dis, je l’étais, mais maintenant, c’est le blog qui passe devant le poker 🙂 Merci à toi et bonne année encore.

  2. Stéphane Crasula says:

    Encore un joli post et sympa l’analyse des comportements, merci.

  3. mad_thorgal says:

    J’aime toujours autant tes analyses et tes anecdotes!
    Dommage pour le manque de cartes!
    Vivement les nouveaux posts!

    • admin says:

      Mad, je l’ai fait, seulement 5 jours avant de poster à nouveau 🙂 On va essayer de faire plus vite encore maintenant. Thanks pour le comment

  4. anneaux says:

    tjrs un plaisir de lire tes CR et bonne année sur le circuit 😉

  5. TiTi PoKEr says:

    Je vais faire une exception à ma règle, je vais poster un petit mot ^^. J’admire la lecture de ton jeu notamment dans le coup face à AK. Tout un art.
    GL pour la suite

    • admin says:

      Quoi? Tu as une règle qui t’interdit de poster? C’est sur tous les blogs ou juste sur le mien? Merci pour le comment 😉

  6. stefal says:

    Toujours aussi plaisant à lire.

  7. brduke says:

    Manque de jeu cruel… mais magnifiquement narré.
    Belle année 2012 😉

  8. thbault says:

    content de te relire, à jeudi

  9. Rv says:

    Bonne année,
    et tjrs aussi content de lire tes posts très détaillés et très analytiques, sans conteste le meilleur blog poker que je connaisse

  10. eeckhaut says:

    Tres bon compte rendu, comme tous les autres d’ailleurs.
    dommage d’avoir été card dead. Ton blog est tres bien bien , je le parcours tous les jours et j’essaie de m’améliorer grace à tes analyses.

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