Cannes: compte-rendu du 3000

Bruxelles, 22 octobre 2011 (date de production du post)

Dans un premier temps, je vais simplement copier-coller le récit du premier jour de ce tournoi, fait à chaud à Cannes, le matin du deuxième jour. Je compléterai alors, avec ce qui n’avait pas encore été dit:

“Cannes, 16 septembre 2011.

Bonjour à tous,

Que puis-je vous apprendre dans ce post ? Que jusqu’à présent, ça ne se passe pas très bien, je crois que vous l’aviez constaté dans les tweets. Alors peut-être, avant d’aller jouer mon day 2 du 3000, puis-je vous raconter succinctement comment se sont passés ces 5 premiers niveaux d’hier. Je reviendrai sur la fin du 1500 ultérieurement, dans un post qui sera complet, puisque j’ai noté sur mon iphone tous les coups importants de ce tournoi.

Parlons d’abord, de façon plus générale, de mes premières impressions, lorsque je m’assieds à une table de poker. Depuis que je joue (des années), j’observe les gens à la table. Bien sûr, j’observe leur betting pattern, leurs tells pour déterminer la force de leurs mains, mais avant tout, lorsque je m’assieds à table, j’observe les visages. J’ai toujours fait ça, ça prend de l’énergie et du temps. Parfois je me dis même que j’en fais un peu trop et que je ferais mieux d’y consacrer un peu moins d’énergie. Mais avec l’expérience, j’ai appris à évaluer très rapidement leurs qualités de joueur de poker en me trompant un faible pourcentage du temps. Le mouvement des yeux, l’attitude, la tenue, l’indifférence, l’étonnement, et des tas d’autres aspects de leur comportement se décèlent et déterminent leur façon de jouer, ou du moins, leurs capacités à lire les jeux adverses et à tendre des pièges, car leurs comportements, leurs mimiques, font également partie de patterns déjà rencontrés chez d’autres joueurs. A force d’observer le joueur et de mettre son comportement en corrélation avec sa façon de jouer, je me suis rendu compte qu’à un même comportement chez un autre joueur, correspondait souvent une même façon de jouer chez le joueur observé actuellement. Lorsque je m’assieds à la table, avant d’avoir joué la première main, j’ai une idée de qui est shark, qui est fish, qui est moyen. C’est mieux qu’officialpokerrankings.com, car plutôt que d’avoir le ROI (return on investment) du joueur sur un échantillon fini de tournois, parfois limité, j’ai l’impression d’en avoir une bonne approximation sur un imaginaire échantillon infini.

Les joueurs qui semblent excellents, je les repère aussi, et les évite plus facilement dans les confrontations compliquées. Parlons-en de ces sharks. L’intelligence est un sujet très vaste. Pour les sharks, parlons plutôt d’esprit analytique développé. Quelqu’un peut être très intelligent dans la vie, sans pour autant avoir un esprit logique et analytique. Mais cet esprit d’analyse, de compréhension cartésienne des situations, est indispensable pour gagner au poker. Nos adversaires nous envoient des centaines d’infos sur une seule main de poker. D’une part le shark perçoit plus d’infos que le joueur moyen. D’autre part, le traitement de cette info dans son cerveau se fait de façon très logique et très rationnelle. C’est ce qui lui donne un edge. On peut évoluer dans son poker, avec l’expérience, l’étude. Mais les limites innées sont là. Pourquoi je vous raconte cela. Simplement parce qu’hier, j’ai croisé sur une même table, deux de ces petits génies. Tout d’abord, je n’ai pas eu de réussite. Mes relances payées préflop ne rencontraient pas mes flops. Je ne crois pas avoir vu un jeu plus fort qu’une pair sur ces 5 niveaux. J’ai fait l’un ou l’autre beau coup contre des joueurs qui me semblaient plus faibles. Mais ne parlons pas tellement de mon manque de réussite. Ce qui m’a un peu dérangé, c’est que j’ai eu du mal à raconter des histoires à ces deux joueurs, capables de percevoir tant de paramètres. Il faut dire que le buy-in est élevé et que je n’avais jamais investi de ma poche autant d’argent dans un tournoi, même stacké. Je ne dis pas que j’étais scary money, mais quand-même un peu moins dans mon élément habituel, celui des buy-ins inférieurs à 1000 €. Ces joueurs, il est rare d’en rencontrer deux sur la même table. Là en tout cas, j’ai compris qu’il valait mieux ne pas bluffer avec eux, et jouer un poker ABC. Les voilà donc ces monstres du online, en chair et en os…

Un joueur à ma table était estampillé “Team Pro” sur son T-shirt. Je vous rassure, on ne parle ni de Winamax, ni de PokerStars. Ce joueur était l’un des plus faibles à la table selon moi. Je lui ai fait un floating hors-position. Il n’a pas apprécié. Voici la situation: j’ai et j’ouvre préflop en middle à 500 sur 100-200, il relance à 1200 au bouton et je le call. Flop : . Je check, il CBet à 1300 et je call dans l’idée de donker le turn en fonction de la carte, ou donker la rivière s’il check le turn behind, et si, ni K, ni Q, ni J ne viennent. Je le mets plus sur AJ, AQ et crois avoir une lecture assez bonne de son jeu, vu sa mise au flop, vu sa mise préflop, vu ses tells. La mini pocket pair n’est pas impossible bien sûr. Turn . Mes plans changent. J’ai sans doute le jeu gagnant. Je check-raise son éventuel barrel, mais il check behind, ce qui me conforte encore plus sur ma lecture. River: . Là, je check-call, fonction de la taille de sa mise. AK me semble moins probable que AQ et AJ. Mais si sa mise ressemble à un bluff, je paye. Suite à mon check, il check behind. Je dis que j’ai le 8 et abat mon jeu. Il muck dégoûté et dit : « il paye au flop », en utilisant la troisième personne, comme pour dire que je ne mérite pas le dialogue avec lui. Bien sûr qu’il n’a pas compris. Son poker n’est pas assez développé et je m’en réjouis. De plus, il se plaint, preuve d’une faiblesse psychologique n’assumant pas la perte contre un coup joué de façon non ABC. Il est fébrile, il craque facilement. Il a un mauvais caractère, et ça se ressent. J’anticipais une remarque de sa part. J’ai même l’occasion de presque en profiter avec deux coups après, où il call ma relance préflop en middle. Lui est au bouton. Je barell le flop . Je barell le turn . Il call deux fois et je sais qu’il n’a rien, ça se voit, il est en back to back et cherche un truc improbable, il me float, il va bluffer une rivière non rencontrée sur un check de ma part, c’est écrit sur son front. Hormis le 9, je suis prêt à check-caller n’importe quelle rivière, anticipant son bluff évident. L’As me dérangerait aussi. River . Il n’est pas bon non plus, car il donne la pair de dix à beaucoup de tirages quintes, et la quinte à JQ et 67. Mais il ne donne rien à AJ, KQ, KJ, AQ, un tirage cœurs. Je check et il mise rapidement 2000. Cette mise est un peu plus faible que celle à laquelle je m’attendais pour un bluff de sa part. Elle ressemble plus à un value bet nouvellement décidé. Je le call quand-même. Il montre . Il a touché sa rivière. Il me fait : « un partout », preuve qu’il avait de l’animosité contre moi sur le coup précédent. Si la rivière est une dame, je pense qu’il fait la même chose, mais avec une plus grosse mise, je call alors et il part en tilt. C’était une construction psychologique, mais les cartes n’ont pas suivi. C’est sur ce genre de joueurs que je dois tabler pour remonter la pente dans mon 3000.”

Nous voilà donc un mois et demi après ce tournoi. Je vais aller à l’essentiel du tournoi. J’étais énervé à la fin de ce récit à chaud. Ce n’est pas vraiment sur ce joueur qu’il fallait tabler pour remonter. C’était un joueur qui n’était pas si mauvais. Mais son profil, je l’ai vite reconnu. C’était celui du joueur qui a fait beaucoup de live par le passé dans je ne sais quel cercle, et qui a finalement, via je ne sais quel piston réussi à faire partie d’une team. C’était typiquement le style à ne pas supporter le bad beat, et aussi à ne pas maîtriser du tout l’aspect mathématique du poker, j’y reviendrai à la fin de ce post. Et la fin de ce post, ben c’est pour le prochain post, oui je suis en manque de temps permanent pour relater les choses bien et dans le détail, et il y a encore beaucoup à dire de ce 3000, ça vient…

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7 Responses to Cannes: compte-rendu du 3000

  1. Shnougz says:

    …en attendant comme toujours, ton post est du grand art! Ca t’en fais 4 de talents, pro analyste, psychologue, chanteur ET écrivain!

  2. mad_thorgal says:

    Excellent post, comme toujours!
    J’ai l’impression de progresser dans mes lectures des jeux adverses grâce à tes articles (sauf bien sûr qu’il me faut les adapter au jeu low-stake online, mais cela a le mérite de me forcer à réfléchir plus qu’avant sur les coups que je joue).
    GG et à plus!

    • admin says:

      Merci mad, je vais continuer ce compte-rendu du 3000. Tant mieux si tu as l’impression d’évoluer, c’est une bonne chose si ça sert…

  3. readymade says:

    Tout d’abord, je voulais dire: excellent blog Jon. Toujours un plaisir de lire tes analyses et CR.
    J’avais une question sur ta main avec Ah8s. C’est peut-être un bête réflexe de cash game mais quitte à jouer cette main OOP, pourquoi ne pas plutôt opter pour un 4-bet pre-flop? Evidemment ça vaut seulement si il y a un peu de profondeur (mais ça a l’air d’être le cas vu que c’est le début de tournoi) et si tu fais face à un joueur qui sait un peu ce qu’il fait (pour éviter le fish moyen en live qui call quoi qu’il arrive).
    De cette façon tu peux Cbet beaucoup de flop (Axx, Kxx, + quasiment tous les babyflops pas trop connectés) et remporter le coup facilement. J’ai toujours l’impression que le problème quand on call OOP avec A8o c’est que la possibilité de floating va être hyper dépendante du flop, ce qui oblige à jouer la main un peu passivement. Enfin en Cash Game je pense que le raisonnement se tient, en tournoi j’avoue j’ai plus de mal car la dynamique est très différente. Curieux de connaître ton avis.

    • admin says:

      Merci Loic,Je promets de répondre à ce message très bientôt, très très bientôt…

      • admin says:

        Tout d’abord merci pour tes compliments Loïc. Le 4-bet préflop est un idée quand on a de la profondeur, ce qui est quand-même le cas ici. On doit avoir 30k chacun, donc une relance à 2850, suivie d’un Cbet à 3500 (sur un pot de près de 6000) n’est pas si coûteuse que ça (6350), mais fait quand-même mal si le Cbet ne passe pas sur un flop manqué. Bien sûr, il peut aussi passer préflop face à mon 4-bet, mais je trouve que la situation ne s’y prête pas car c’était un joueur assez tight qui semble avoir une main. Je le mets dans le top 10% sans pouvoir vraiment le lire encore. Je compte beaucoup sur le bet sizing de son CB au flop pour mieux évaluer cela. Il le fait à 1300, c’est faible. D’après ce que j’ai analysé hors coup de ce joueur, je ne le vois pas miser un brelan comme ça ici, sans doute pas une overpair non plus. Je regarde aussi les tells à la mise. Je le mets sur deux grosses cartes qui n’ont pas rencontré.

        En ce qui me concerne, je ne décide que rarement de mon floating avant le flop. Ce n’est pas un coup qui s’anticipe. Selon ma lecture de son jeu et la texture du flop, je décide ou non de le faire. Ici, lorsqu’on sait que les seules cartes qu’on ne veut pas voir son J,Q et K au turn, le floating a beaucoup de chances de fonctionner. Sur un rag, je donk. Et sur mon 8, je laisse miser, sachant que je suis devant et qu’il ne payera sans doute pas.

        J’ai donc une préférence pour la ligne passive ici, car le 4-bet est trop risqué puisque je ne connais pas encore assez le joueur et que c’est son premier 3-bet.

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