KK vs AK: le calcul ICM pour répondre

Bruxelles, 7 septembre 2011.

Le monde du poker pro, semi-pro, ou apprenti pro, interdit ses joueurs de parler entre eux de bad beats de façon trop fréquente, et il a bien raison. On n’a pas envie de se promener dans un casino, de croiser un gars qu’on ne voit que dans le milieu du poker et de l’entendre nous raconter comment il vient de perdre un 19-81 dans son tournoi quotidien, encore moins de le plaindre… On n’a pas envie non plus de l’entendre nous dire “j’ai telle main, il a telle main et vient ceci, horrible pas vrai?”, alors qu’il ne raconte rien du déroulement du coup, du betting pattern, du metagame, de la cote au pot, de la taille des tapis, des tells,  de son VPIP, de son image, et j’en passe…

Mon post précédent aurait très bien pu s’intituler : “Comment parler d’un coup de déchate, en habillant l’histoire de tas de réflexions, sans éveiller les soupçons sur le fait qu’on a juste envie de le raconter parce qu’il nous a légèrement brisé”. Mais ce titre aurait été trop long. Eh bien oui les amis, dire qu’on a perdu un 70/30 n’intéresse personne. Mais dire qu’on a perdu un 70/30 et qu’on aurait peut-être pu l’éviter en jouant différemment, attire déjà plus l’attention, car il démontre qu’il existe des procédés pour combattre la malchance, et il apporte un côté “humilité” à l’histoire. 🙂 En effet, au lieu de dire :”j’ai bien joué et j’ai eu de la poisse”, on dit :”j’ai bien joué, mais j’aurais pu jouer encore mieux”. On met le côté hasard dans le placard et on n’ennuie personne. On ne parle que de choses que l’on peut contrôler. Ca demande plus de boulot bien sûr, mais ça enrichit car ça fait réfléchir sur son propre poker. On se pose des questions sur des façons alternatives de jouer, et même si au final, les réponses disent que notre décision initiale était la bonne, on en a la confirmation. On aura donc moins de doute la prochaine fois sur la “meilleure” décision, et on commettra moins d’erreurs.

Dans le post précédent, Eiffel fait un commentaire très intéressant. Il dit qu’il serait curieux de voir ce que l’ICM suggère. Et bien moi aussi… L’un des problèmes des calculateurs ICM du marché, dont  j’ai connaissance, est qu’ils ne peuvent faire des calculs que pour une dizaine de joueurs maximum. Je n’ai donc pas pu le faire pour vérifier si mon fold, short stack avec les dames, était correct à la bulle, dans le 109$ que je relate en vidéo sur ce post, minute 28’00 de la première vidéo, puisqu’il restait 46 tapis. Mais aujourd’hui est un grand jour, puisque nous n’étions plus que 10. Calculons donc tout ça avec l’application Iphone ICM Cruncher, que j’adore utiliser pour faire des deals de fin de tournoi:

Entrons dans la première fenêtre, les tailles des dix tapis, du siège 1 au siège 10, ainsi que la structure des payements des 10 premières places. Je ne connais que les 5 tapis de ma table avant le coup (recalculés en soustrayant les sommes investies). Pour les 5 tapis de l’autre table, une approximation correcte est de prendre la moyenne de ce qu’il reste, de toute façon, on voit qu’ils sont équilibrés dans la capture du lobby après mon bust. J’ai calculé 239.279 pour les 5 tapis de l’autre table sur base des 2.538.000 jetons au total:

Calculons maintenant l’équité de ma main contre la range que j’estime chez villain (adversaire), donc KK contre JJ+, AK, AQs+. Pour ce faire, on utilise une autre application iphone très utile, PkrCruncher:

Je suis à 63.4% contre sa range. Je ne suis qu’à moitié chaud d’ajouter AQs à sa range, car j’ai vraiment une lecture sur AK ou énorme pocket, mais en enlevant AQs, mon équité ne chute qu’à 62.4%, ce qui ne fait pas une grosse différence.

Nous allons maintenant déterminer la différence d’expective value entre le push et le fold. On ne peut pas le faire avec le call, car il tient compte de trop de paramètres, entre autres, l’edge postflop. Imaginons que le fold soit meilleur que le push (ce qui m’étonnerait grandement), on saurait déjà que le push n’était pas la meilleure des trois décisions. Je reviens dans ICM Crucnher et dis que je veux évaluer les EV du Push et du Fold en cliquant sur “Push All-In Or Fold?”:

Dans le nouvel écran, j’introduis, à côté de chaque tapis, ce que le joueur a investi dans la main avant ma décision en considérant que ceux qui sont à l’autre table ont investi 0 dans “ma” main (je laisse la case en blanc). Ceux de ma table ont tous mis 800 d’ante, une personne les 7000 de BB en plus de l’ante, une autre l’ouverture à 14.000 en plus de l’ante, un autre (villain), 42.000 en plus de son ante, et moi-même 3500 de SB en plus de mon ante. Je précise dans le logiciel que mon tapis est le tapis numéro 4 (Hero), que celui de Villain est le tapis numéro 5, que j’estime qu’il me paye dans 95% des cas, et que mon équité contre sa range est de 63% (le logiciel n’accepte pas les virgules, tant mieux, mon hésitation à introduire AQs est compensée par un pourcentage au milieu de 62.4% et 63.4%. Lorsque je dis 95% de call de sa part, c’est en effet ma lecture du jeu à ce moment-là. Je pense donc avoir 5% de fold equity, je suis presque sûr qu’il va me payer, vu sa profondeur, vu ses mises précédentes, vu l’historique général et sa tightitude.

J’appuye sur le bouton “Analyse”. L’iphone prend presque une minute pour le calculer, précisant qu’avec 10 tapis et 10 prix dans la structure des payements, le calcul peut être long. Et j’obtiens ma réponse :


Entre le push et le fold, la meilleure décision est le Push (on s’en doutait), qui rapporte $284.09 d’ICM equity en plus que le fold. Fold : 2237.51$. Push: 2521.6$. C’est une différence de 12% environ. Cependant, vous constatez qu’elle n’est pas si énorme la différence. Alors qu’il semble évident qu’il faille pousser avec les rois ici, le fold ne fait pas perdre tant d’equité. Avec 25 blinds, ne serait-il alors pas mieux, si l’on estime avoir un edge, de tenter encore un peu de jeu postflop lorsqu’on a une lecture si précise de la range adverse? L’équité du call est incalculable, car elle tiendrait compte de tous les scénarios postflop anticipés (ce que je fais en toute petite partie dans le post précédent), mais à vue de nez, j’ai le sentiment qu’elle peut dépasser celle du push…

Bruxelles, 9 septembre 2011 (ajout)

Stéphane Crasula me fait une réflexion très intéressante dans les commentaires du post précédent, qui parle de ce coup également : “Au fait, que représente le minraise de Milana pour toi? Il est CL et en cas de call de ta part il viendrait bien voir le flop à 3, non? S’il call, quelque soit le flop, on aura difficile à avoir une bonne lecture de sa main et on augmente les chances de se faire craquer les KK. Ne vaut-il pas mieux prendre d’office son 70/30 dans ce cas?”

Je lui réponds alors : “Ton commentaire est d’une grande pertinence. Je me rends compte qu’à aucun moment, ni dans ce post, ni dans le suivant, je ne parle de Milana, de son comportement, et d’un éventuel call de sa part, inacceptable pour mes rois. Les données du tracker m’indiquaient ceci à propos de Milana : VPIP très élevé, PFR très élevé (35,28). D’autre part, le PFR (pourcentage de mains avec une relance préflop) avait augmenté considérablement depuis que Milana était chip leader. Cette donnée, je la vois à l’oeil nu pendant la partie. Il (je ne connais pas le sexe de ce joueur) min-raisait systématiquement, disons 70% quand il était premier ouvreur. Ca marchait d’ailleurs pas mal, car peu d’entre nous payaient sans une main en BB à cette période-là. En effet, vu la configuration, le push avec mes rois semble devenir évident, car un call inciterait souvent Milana à compléter. Seulement, Milana n’est pas du genre à payer les 3-bet. Son “fold face à un 3-bet” est à 85%” pour 5 ou 6 situations rencontrées. Je me souviens même l’avoir vu passer souvent. Comme ici, Gadehla 3-bet pour la première fois depuis qu’on l’a à table, j’ai déjà le sentiment que Milana ne va pas jouer sans une premium et donc passer 90% de sa range (égale à 70% de toutes les mains). Dans ma tête au moment du push, je ne pense même pas à Milana, je ressens une fold-equity énorme sur lui, et une fold equity presque nulle contre Gadehla. Milana voit aussi Gadehla comme un nit. Mais malgré ces réflexions, si l’on tient compte de sa présence, et il est bien là, je peux moins faire un call ici, car si je call, il ne lui faudra plus une premium pour jouer le coup, sa cote sera trop belle. Cependant, il va quand-même passer les 40% inférieurs de sa range, même si je call, car il n’aura pas envie de jouer hors position, une main trop faible contre Gadehla. Disons que le choix entre le push et le call donne un avantage au push, pour éviter ce risque que Milana paye. Je vais d’ailleurs, dans le post suivant, continuer ma réflexion sur base de ton commentaire. Merci Steph.”

J’ai copié-collé ces commentaires, pour en arriver à ma nouvelle conclusion. Mathématiquement, nous avons vu que le push est meilleur que le fold. Ca semble évident avec des rois, mais on peut toujours trouver des situations où passer les rois peut donner plus d’expective value que de les pousser. Celle-ci n’en est pas une et le push donne 12% d’EV en plus. J’ai voulu le vérifier mathématiquement, car nous sommes aux portes d’une TF et les différences de prix vont exploser de pallier en pallier, puisque chaque élimination propulse les survivants au palier suivant. Le premier problème du call est qu’il implique le quart de mon tapis. Le second est celui que Stéphane soulève: Milana sera tenté de payer. J’ai le sentiment qu’il peut passer aussi, mais sa fold equity est très diminuée par mon call. Mon push semble donc la meilleure action finalement, bien qu’il soit très difficile d’en être sûr. N’oublions pas que je prends un 63-37 et pas un 70-30, car, dans sa range peuvent se trouver des As aussi (JJ+,AK). On peut alors se demander si dans le cas d’un coin flip, un 50-50, je dois push aussi dans cette situation. Imaginons par exemple que je le voie sur AA ou QQ et rien d’autre (ce n’est pas le cas ici, c’est un exemple). Je suis alors à 50% contre sa range, et mon iphone donne au fold 2237$ d’ICM equity, et au push 2113$. Le fold devient donc la meilleure action. Voilà pourquoi, même si depuis le départ, ce post n’allait pas nous donner une réponse mathématique sur le call, il était intéressant de se poser la question sur un éventuel fold…

This entry was posted in Tous les posts. Bookmark the permalink.

4 Responses to KK vs AK: le calcul ICM pour répondre

  1. Up says:

    very nice post ! tres bonne analyse !

  2. quellange says:

    moi comme je disais dans le posts précédent si le voisin de droite ne 3 bets pas je push sans problème mes K. De plus faut pas oublier que Milana parlera en premier donc très mauvaise position, je pense que son min raise avait ASD,ASJ, éventuellement, et DD JJ 1010, 99 si le joueur est prudent et vu le déroulement de la suite son fold est évident car il reste trop de joueurs encore pour prendre le risque d’aller chercher son brelan au flop si paire il a. Arriver à une TF de ce montant je pense pas que de mauvais joueurs s’y trouvent donc la réflexion est facile jusqu’à 5 joueurs et une bonne analyse des joueurs présents, après son jeu va s’adapter à savoir qui va pouvoir mordre à mon hameçon ou qui va me faire bouffer le bon gros ver appétissant. Bon je dis ça mais j’ ai remarqué que j’ ai de gros progrès a faire aussi et que j’ ai souvent faim…lol
    Les ICM c’est bien on peut dire aussi un K et je gagnais etc… Faut pas oublier que le hasard coûte cher des fois, alors moi je préfère le faire intervenir plus tard si je peux.

  3. golfeur69 says:

    Excellent j’adore!

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *